1. La
méditation de la semaine : « Le temps du long désir »
Oraison
liturgique :
Donne à tes fidèles,
Dieu tout-puissant, d'aller avec courage sur les chemins de la justice à la
rencontre du Seigneur, pour qu'ils soient appelés, lors du jugement, à entrer
en possession du royaume des cieux.
C'est par cette prière que l’Eglise
entre en Avent. La formule est dense mais l’esprit de l’Avent, au moins celui
du début de l’Avent, s’y trouve comme concentré. Les textes de l’Ecriture et
d’Elisabeth de la Trinité que nous allons parcourir et méditer permettront de
donner davantage de mots et d’images pour faire nôtre cette prière et commencer ainsi cette retraite de
l’Avent !
1ère piste : Bien
s’orienter
L’Avent n’est pas en effet d’abord la
préparation de Noël mais plutôt celle de la venue en gloire du Seigneur,
« l’avènement du Fils de l’homme » comme en parle Jésus dans
l’évangile, « la fin des temps » comme on peut le dire. La prière
liturgique ci-dessus nous oriente vers ce mystère en évoquant « le
jugement » et le fait d’entrer dans « le Royaume des Cieux ».
Pour commencer cette retraite d’Avent, nous pouvons ainsi considérer notre vie
en percevant sa fragilité et son caractère limité mais surtout son caractère
« orienté » : notre vie
nous conduit en effet à la rencontre du mystère de Dieu qui fera toute
chose nouvelle. Voilà l’Orient de notre vie ! Cela peut redonner sens – au double sens du terme
– à notre vie actuelle et nous aider peut-être à évaluer certaines de nos
activités, certains de nos rythmes, certaines de nos priorités. Première piste
possible dans cette première étape de l’Avent… Le Seigneur nous invite à
renouveler notre foi dans le mystère de sa venue, à nous y préparer. « Quel est notre ‘désir du ciel’ ? »
peut-on nous demander. « Le peuple [d’Israël] était en attente » dit
l’Ecriture au moment de la venue de Jésus (Lc 3,15) : qu’en est-il pour
nous ? Qu’attendons-nous ? « Notre
fierté c'est d’espérer avoir part à la gloire de Dieu » affirme saint
Paul (Rm 5,2). Et la nôtre ? Elisabeth pourra nous stimuler sur ce chemin
du désir de Dieu.
Mais,
paradoxalement, l’Avent vit déjà de ce
vers quoi il nous conduit. Le Verbe s’est fait chair : c'est la foi de
Noël mais cela habite déjà notre Avent. Il
est déjà là ! Le Ciel à désirer est à accueillir dans notre vie, c'est
« le déjà-là » et le
« pas encore » au cœur de notre foi, sorte de moteur de notre vie
spirituelle. Elisabeth de la Trinité a vécu cette « obsession du
Ciel » dans ces deux directions. Elle écrit dans une lettre de juin 1902
(Lettre 122) à propos du présent :
« Nous portons
notre Ciel en nous puisque Celui qui rassasie les glorifiés dans la lumière de
la vision[1]
se donne à nous dans la foi et le mystère, c'est le Même ! Il me semble que
j’ai trouvé mon Ciel sur la terre puisque le Ciel c'est Dieu et Dieu c'est mon
âme. Le jour où j’ai compris cela, tout s’est illuminé en moi et je voudrais
dire ce secret à tous ceux que j’aime afin qu’eux aussi, à travers tout,
adhèrent toujours à Dieu. »
« La perspective
d’aller voir Celui que j’aime en son ineffable beauté, et de m’abimer en cette
Trinité qui fut déjà mon Ciel ici-bas me met une joie immense dans l’âme. »
Elle souligne également le caractère inachevé de notre foi à
sa mère, dans une lettre datée du 11 juillet 1906 (L 295) :
« Quand on pense
que le Ciel c'est la Maison du Père, que nous y sommes attendues comme des
enfants bien aimées qui retournent au foyer après un temps d'exil, et que pour
nous y conduire Il se fait Lui-même notre compagnon de voyage ! Vis bien avec
Lui dans ton âme, fais des actes de recueillement en sa présence. »
Elle résume cela d’une manière ramassée dans son traité le Ciel dans la Foi (CF 1) :
« Le temps qui est l’éternité commencée mais
toujours en progrès. »
2ème piste :
Se recueillir
Elisabeth
nous indique une deuxième piste pour commencer ce temps de l’Avent : le
chemin du recueillement. Se recueillir,
c'est se rassembler alors que la dispersion nous menace toujours un peu… à
moins qu’elle nous éparpille complètement. Se recueillir, c'est croire en la présence de Dieu dans notre
cœur, dans notre vie : acte de foi, acte d’amour, acte d’espérance qui
nous font désirer davantage sa présence c'est-à-dire d’être présent à son
mystère. Se recueillir c'est faire acte
de vigilance. « Se tenir prêt ! » nous invite Jésus dans
l’évangile. Attention amoureuse et désir de foi constituent ce recueillement
qui se vit de manière privilégiée durant les temps de prière silencieuse mais
aussi au cours de la journée, comme l’y invite Elisabeth : « fais des actes de recueillement en sa
présence ».
Se
recueillir, c'est vivre le temps présent
dans une attitude d’accueil et de désir de faire la volonté de Dieu, à chaque
instant. L’instant présent acquiert ainsi une vertu sacramentelle[2]
qui donne Dieu : « chaque
incident, chaque évènement chaque souffrance comme chaque joie est un sacrement
qui lui donne Dieu ; aussi elle ne fait pas de différence entre ces choses »
(CF 10). Dès lors, il est possible de « transformer les actes les plus ordinaires de la vie en actes divins »
(L 309). Plus largement, vivre dans la perspective de la vie éternelle,
c'est-à-dire dans la conscience du Seigneur qui vient, conscience renouvelée
par la prière qui s’abreuve aux sources de la foi, donne à la vie, dès ici-bas,
toute sa saveur et sa profondeur « céleste ».
Echo de la
Parole de Dieu : Rm 13,11-14
Grâce à ces
deux pistes, nous pouvons méditer la 2ème lecture de ce dimanche,
tirée de l’épitre aux Romains : « Frères,
vous le savez : c'est le moment, l’heure est venue de sortir de votre
sommeil. Car le salut est plus près de vous maintenant qu’à l’époque où nous
sommes devenus croyants. La nuit est bientôt finie, le jour est tout proche.
Rejetons les activités des ténèbres, revêtons-nous pour le combat de la
lumière. Conduisons-nous honnêtement, comme on le fait en plein jour, sans
ripailles ni beuveries, sans orgies ni débauches, sans dispute ni jalousie,
mais revêtez le Seigneur Jésus-Christ. » (Rm 13,11-14).
Nous
retrouvons l’invitation à la vigilance, la conviction du « déjà-là et du
« pas-encore » qui se traduit chez Paul par le salut qui s’approche
de nous : chaque Avent est l’occasion de mesurer dans nos vies cette
approche ! L’oraison liturgique qui ouvrait notre méditation nous invite à
emprunter le « chemin de la justice », c'est-à-dire de ce qui est
ajusté à Dieu, de ce qui convient. Saint Paul nous le dit à sa manière. Cela
rejoint notre 1ère piste.
3ème piste :
Prendre courage
Pour
terminer, méditons une dernière indication – troisième piste – que fournit là
encore notre oraison liturgique. Elle invite au « courage ». Le découragement
en effet est toujours la tentation de celui qui se met en route : « à
quoi bon ? » ; « tu n’y arriveras pas » etc. Elisabeth
l’a vécu. Le 16 juillet 1906, alors que sa lutte contre la maladie l’épuise,
elle écrit à sa sœur Marguerite Chevignard, qu’elle appelait Guite (L 298) :
« Il faut rayer
le mot « découragement » de ton dictionnaire d'amour; plus tu sens ta
faiblesse, ta difficulté à te recueillir, plus le Maître semble caché, plus tu
dois te réjouir, car alors tu Lui donnes, et n'est-ce pas meilleur de donner
que de recevoir, quand on aime ? Dieu disait à saint Paul : « Ma
grâce te suffit, car la force se perfectionne dans la faiblesse », et le
grand saint l'avait si bien compris qu'il s'écriait : « Je me
glorifie dans mes infirmités, car lorsque je suis faible, la force de
Jésus-Christ habite en moi. » Qu'importe ce que nous sentons ; Lui, Il est l'immuable, Celui qui ne
change jamais : Il t'aime aujourd'hui comme Il t'aimait hier, comme Il
t'aimera demain. Même si tu Lui as fait de la peine, rappelle-toi qu'un abîme
appelle un autre abîme et que l'abîme de ta misère, petite Guite, attire
l'abîme de sa miséricorde, oh ! vois-tu, Il me fait tant comprendre cela,
et c'est pour nous deux. Il m'attire beaucoup aussi vers la souffrance, le don
de soi : il me semble que c'est le terme de l'amour. (…)
Aide-moi à préparer
mon éternité ; il me semble que ma vie ne sera plus bien longue ; tu
m'aimes assez pour te réjouir que j'aille me reposer là où je vis déjà depuis
longtemps. J'aime te parler de ces choses, petite sœur, écho de mon âme ;
je suis égoïste, car je vais peut-être te faire de la peine, mais j'aime
t'emporter plus haut que ce qui meurt, au sein de l'Amour infini. C'est la
patrie des deux petites sœurs, c'est là qu'elles se retrouveront toujours. Oh,
Guite, ce soir en t'écrivant mon âme déborde car je sens « le trop grand
amour » de mon Maître et je voudrais faire passer mon âme en la tienne,
pour que tu y croies toujours, surtout aux heures plus douloureuses. »
En somme, la
semaine qui vient, la première semaine de l’Avent, sera l’occasion d’emprunter
trois pistes. Premièrement, à la lumière de la foi, prendre davantage
conscience du sens de notre vie : nous sommes appelés à la rencontre avec
le Seigneur. Nous le vivons déjà mais de manière partielle. L’Avent nous fait
grandir dans le désir de cet achèvement. Deuxièmement, se recueillir, dans la
prière silencieuse ou en vivant chaque instant de nos journées, dans la foi que
Dieu se donne déjà. Troisièmement, croire que Dieu nous donne le courage dont
nous avons besoin, pas à pas…
fr. Guillaume
Dehorter, ocd (Avon)
[1]
Elisabeth décrit ici la vie éternelle avec le vocabulaire théologique de la
« vision béatifique » : ceux qui sont admis à entrer pour
toujours dans la gloire de Dieu sont nourris par cette vision. Mais c’est déjà
le même Seigneur qui se donne à nous aujourd’hui par la foi, à travers la
prière et les sacrements.
[2] Le sacrement
est un « signe visible et efficace de l'amour de Dieu » dit
classiquement la théologie. La théologie (catholique) désigne par là au sens
strict du terme les sept sacrements : le baptême, la confirmation,
l’eucharistie, la confession et le sacrement des malades ainsi que le sacrement
du mariage et le sacrement de l’ordre. Mais plus généralement est sacramentelle
une réalité où un signe ou une expérience sensible s’accompagne d’une action
divine. L’Ecriture proclamée dans la liturgie a ainsi un caractère sacramentel.
Il en va de même pour l’expérience du temps vécu avec la foi et l’attention
dont témoigne Elisabeth.
SOURCE / CARMES DE PARIS

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