Pour elle, ce mystère ne veut pas simplement dire la souffrance du Christ sur la Croix et par la suite toutes nos souffrances. Mais dès sa rencontre avec la veuve d’un ami philosophe mort au front, elle se rend compte de la force divine qui émane de la Croix. En effet, elle y perçoit la victoire sur la mort, le don total que le Christ fait de lui-même, son amour inconditionnel pour nous et déjà, quelque peu, la lumière de la Résurrection.
Fr. Christof, carme
Ce
n'était pas anodin! Chaque carmélite choisit son mystère. Si une soeur
s'appelle de la Croix, de la Trinité, de l'Incarnation, cela montre qu'elle s'y
retrouve, que c'est le chemin qui la mène au coeur du mystère de Dieu. Toute sa
vie sera marquée par ce mystère qu'elle choisit en dialogue avec la supérieure
et qui est en rapport avec ce que Dieu a choisi pour elle.
Edith
Stein dit qu'elle est entrée au Carmel avec ce nom en elle. C'était vraiment
son mystère, celui par lequel elle s'approche de Dieu. J'aime dire que
Bénédicte de la Croix cela veut dire "bénie de la croix". Le Christ a
fait de la croix une source de bénédiction. C'est ça le retournement
spectaculaire de la croix. Et Edith Stein s'est heurtée au mystère de la croix
très souvent.
Quelles souffrances
a-t-elle vécu ?
Enfant,
elle a vécu dans une famille très unie, mais elle a perdu son père à deux ans.
De plus, ses deux oncles se sont suicidés et, elle le dit elle même très
franchement, elle avait des tendances dépressives. Edith Stein était très
exigeante, passionnée par la vérité et souffrait de ses limites. On admirait
son intelligence mais, elle, ne voyait que ses limites! Sa fragilité était
encore accrue par cette exigence.
Lors de
la Première guerre mondiale, infirmière à la Croix Rouge, elle sentit en
elle une résistance à entrer dans les souffrances de l'autre, alors qu'elle se
donnait à fond. Je pense qu' elle ressentait la souffrance et qu'elle en voyait
le triomphe paradoxal : Edith était complètement solidaire de la souffrance
du peuple Juif.

Edith Stein est rentrée
au Carmel tardivement, bien après sa conversion. Mais on a l'impression qu'elle
avait très jeune le pressentiment de son destin.
Comme
jeune philosophe agnostique, elle s'était déjà forgée une pensée de la responsabilité
et de la solidarité. Dès son adolescence elle avait eu des ambitions absolues
pour l'humanité, mais aussi l'ambition d'être elle même. Edith avait envie de
souffrir avec le peuple juif : elle désirait partager son sort. Elle a fait sa
thèse sur l'empathie et pressentait déjà que, devant une souffrance, il n'y a
pas de discours, et que la seule réponse est la capacité d'entrer en relation
avec autrui. Le Christ n'a pas donné d'explications à la souffrance, mais il
l'a rendue communicable et partageable. La Vierge et le Christ ne se sont pas
enfermés dans leur souffrance, mais ils ont accueilli les autres dans leur
coeur. On voit la fécondité de la croix chez le centurion et le larron :
tous deux s'ouvrent à l'amour. Edith aimait contempler Marie au pied de la
croix.
On ne
nous dit pas que Marie pleure mais qu'elle reçoit un fils,- le
Christ lui donne Jean -; et en cela, Edith dit qu'elle accueille tous les siens
dans son coeur. C'est cette co-présence, cette empathie à autrui qui la touche.
Elle dit que si Dieu existe il est capacité infinie d'entrer dans la joie ou la
souffrance de l'autre. La souffrance nous fixe sur nous même, nous coupe le
souffle. Le Christ, lui, nous montre la souffrance comme lieu de partage, de
communion. Il ne nous dit pas que c'est un bien caché, que l'on comprendra plus
tard, mais il rejoint celui qui souffre, il guérit, pose des questions pour
savoir si l'autre a envie de guérir.
La croix est donc le
passage obligé pour rejoindre Dieu ? Peut -on entendre aujourd'hui un tel
discours ?
La croix
est le chemin vers le ciel. Les gens ont besoin de l'entendre, car trop souvent
ils culpabilisent de souffrir. Les chrétiens sont trop peu audacieux sur la
souffrance ! C'est vrai que depuis la Shoah, on est bloqué pour entendre un tel
discours.. mais le christianisme casse ça , car c'est l'innocent qui souffre,
sans explication. Le Christ assume pleinement cette souffrance jusqu'à la
retourner. Une certaine piété nous fait dire que le Christ nous sauve par sa
souffrance, ou qu'il faut offrir sa souffrance. Il y a une part de vrai, mais
c'est un raccourci de langage. Le Christ ne nous sauve pas par sa souffrance,
mais par sa vie donnée jusqu'à l'extrême de la souffrance.
Alors, que dire à
quelqu'un qui souffre ?
Offre le
cœur de ton être qui est amour jusque dans la souffrance et unis-la à celle du
Christ. On est consolé en contemplant la souffrance du Christ : il y a un
partage qui se fait. Le passage obligé du mystère pascal c'est l'union au
Christ, dans la joie et la souffrance. Il faut assumer la souffrance et la joie
en union au Christ. Il n'y a pas de lieu de sa vie où le Christ est absent. Il
comprend tout. La souffrance n'est plus en enfermement sur soi mais un lieu de
rencontre avec le Christ ! Ce n'est pas la souffrance qui est canonisée, c'est
l'amour !
Cécile
Rastoin, carmélite. Edith Stein, enquête sur la source, éd. du Cerf
Croire (2008)
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